28 mai 2007

Fashion

La scène se passe rue Montorgueil, haut lieu de la branchitude parisienne. Lundi 22 avril 2002. La veille, Le Pen est arrivé au second tour des présidentielles, et les bien-pensants de tous bords ont redécouvert pour deux semaines la République et la Marseillaise. Terrasse d’un petit restaurant, il doit être treize heures. A ma gauche, trois icônes de mode, affalées à une table. Ils ont des airs de mannequins maudits, « chuis trop beau, c’est hyper dur, tu vois… », l’œil blasé, des cheveux qui, propres ou pas, semblent sales (il est d’ailleurs savoureux de se pencher un instant sur les noms des gels pour cheveux, qui s’appellent aujourd’hui « décoiffé », « out of bed »…), des lunettes de soleil qui hésitent entre le mauve et le lilas. L’allure générale est dégoulinante, parce que se tenir droit et propre, c’est participer à la « lepénisation » des esprits. Eux luttent contre le fascisme, tout en auscultant les passants, de bas en haut, pour vérifier qu’ils portent l’uniforme « cool ». Mais qu’importe, ce sont des résistants, des vrais, avec une conscience politique aiguë, un courage digne de l’Armée des Ombres : « Tu vois, ça m’angoisse vachement, quoi. On est dans un pays de merde, quoi, c’est flippant. J’pense qu’on doit faire quelque chose, tu vois, pour réagir, dans notre domaine, quelque chose du genre : « Fashion against the fascism », tu vois… ».
Le récit pourrait s’arrêter là, parce qu’il est merveilleusement édifiant, mais la réalité fait mieux encore. J’écoute donc la suite de cette conversation entre probables électeurs des Verts parisiens effrayés par le retour du nazisme et le poids de l’ordre moral, passionnés par la lutte anti-mondialisation et la dernière mode en matière de baskets. Une mendiante yougoslave s’approche, mettant sous leur nez anti-fasciste un gobelet vide. La représentante féminine des courageux rebelles lui décoche sans même se retourner un aimable « non, j’ai rien. Et puis chacun sa croix, hein ! ». Lutter contre les hordes nazies et les beaufs racistes, d’accord, soutenir des sans-papiers dans une église pour avoir le plaisir d’être filmé en icône rebelle contre les matraques du totalitarisme, très bien, mais tant que ça reste en banlieue ou dans le XVIIIème arrondissement.
Pourtant cette âme généreuse savait s’émouvoir d’un rien : voyant passer, quelques minutes après, un énorme chien boitillant, elle s’écrie sur un ton mièvre : « oh, le pauvre chien, il est blessé ». L’attendrissement rose bonbon et la générosité 30 Millions d’amis, moins difficile que l’ouverture sur 6 milliards d’humains.


Posté par Natacha Polony à 14:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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