Qui vive?

28 mai 2007

Entrée en matière

J’aime les bars de grands hôtels, leur ambiance feutrée, leurs lambris imposants, excessifs, leurs canapés en vieux cuir et leurs serveurs obséquieux, impeccables. Je passe des heures confortables à ne rien faire, négligemment installée dans la lumière tamisée, dans le son lointain du piano, des heures au Meurice, au Crillon ou au Bristol. J’aime les bars de grands hôtels, mais je déteste les cafés Coste. J’aime les beaux vêtements, les matières extraordinaires, la soie, le lin, les formes originales ou désuètes, les gros carreaux insolites, les rayures ostentatoires, les couleurs moirées, les tissus rigides et les drapés exubérants. J’aime les beaux vêtements, mais je déteste la mode. J’aime l’esthétique ; je déteste donc mon époque, ou plutôt ce que cette époque aime contempler d’elle-même.
Soyons clairs : je crache sur toutes les décolorées en jean moulant et lunettes roses qui posent leurs fesses ordinaires sur les fauteuils design des terrasses de la rue Etienne Marcel ou de l’avenue Montaigne, et dont le rêve ultime est de finir porte-manteau ou retouchée sur papier glacé. J’ai le plus profond mépris pour les crétins en blouson de cuir et baskets branchées qui les accompagnent avec des airs inspirés, « je suis largement assez con pour être mannequin »…
Je suis misogyne, quand les femmes se caricaturent, réactionnaire, s’il faut l’être pour détester Libé, élitiste, mais contre ces classes dominantes qui crachent leur haine du peuple dans les Inrockuptibles, je suis intolérante parce que j’estime qu’il est des choses intolérables, je suis inadaptée parce que je refuse de m’adapter à ça, je suis solitaire parce que la solitude vaut mieux que leur présence. Et pourtant je me sais plus moderne qu’eux. Question de définition. Je ne suis pas cool, je ne suis pas sympa, mais je me trouve d’assez bonne compagnie. J’aime ce qui est ringard, ce qui est vieux, ce qui a traversé les âges pour arriver jusqu’à moi, ce qui échappe à cette époque sans mémoire, à cette époque infantile et nombriliste, adoratrice fébrile du plaisir et du présent. J’aime la lenteur, la paresse et l’ennui, la lenteur parce qu’elle permet de comprendre, la paresse parce qu’elle permet de savourer, l’ennui parce qu’il permet de se trouver. J’aime la flânerie, l’indolence, j’aime feuilleter la vie, comme on feuillette un bon livre, en se remémorant les plus belles phrases, les passages où l’esprit se délecte, où l’oreille se pâme.
J’aime les gens qui s’énervent, les enragés, les excessifs, les passionnés. J’aime les feux-follets virevoltants exaltants intenables insaisissables. J’aime aussi les gens simples au regard d’enfant au sourire généreux, ceux qui ne mégotent pas qui ne calculent pas mais qui partagent leur joie. J’aime le clin d’œil entendu du bistrotier qui me sert mon café au bar PMU du coin, les « bonjour Mademoiselle » des habitués du seul zinc que les bobos n’ont pas encore relooké, où l’on échappe encore à la techno abrutissante et aux écrans plasma branchés en boucle sur fashion TV.
J’ai donc décidé de déverser mon fiel sur cette époque imbécile, où le bel esprit n’a plus sa place, où la liberté se noie dans le conformisme égocentrique, où l’on confond égalité avec médiocrité, où la fraternité se monnaye contre un peu de bonne conscience. J’ai décidé d’écrire selon l’ordre le plus juste, car le plus arbitraire, ce qui m’énerve ou me ravit, ce qui me désole ou m’enchante, l’accessoire ou l’essentiel, et les instants subtils où les deux se mélangent.


Posté par Natacha Polony à 14:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


Admit it

Admit it. Ca sonne comme un ordre, même s’il paraît que c’est un message de tolérance. C’est le nouveau slogan de John Galiano, l’icône des « fashion addicted », dont on ne doit prononcer le nom qu’en se pâmant devant tant de génie décoiffant et rebelle… Soirée de lancement du nouveau parfum de la marque Dior : ledit génie a les pectoraux huilés sous le costume blanc, les yeux maquillés façon surlendemain de fête. Il explique le concept : « admit it, ça veut dire assume ; tu es fatigué ? Assume ! Viens faire la fête quand même ! ». Puissant, le concept. Pendant ce temps, derrière le génie, des filles en string se frottent contre des barres métalliques, ça se vautre, c’est l’orgie. Ah oui, ça aussi, ça fait partie du concept : la mode donne dans « le cul », c’est ça qui est branché, admit it ! Des gourous du marketing en ont décidé ainsi : il faut faire dans le sexuel, jusqu’à l’écœurement. Décadent ? Tant mieux ! « La décadence, c’est le plaisir », « la modernité est décadente ». Vous avez bien compris le message : si la décadence ne vous branche pas, c’est que vous êtes affreusement coincé, que vous ne connaissez pas le plaisir. Pire : vous n’êtes pas « moderne ».
Alors tout à coup, j’éteins ma télévision, je quitte l’orgie. Lassée. Et je repense à ce livre, que je viens de lire : « Ouvrière ». Trente ans de la vie de Nicole Magloire, OS chez Moulinex. Trente ans de peine, racontés avec des mots simples, avec ses mots à elle, retranscrits par son fils. Et toute la souffrance de ces femmes rivées à leur chaîne de montage, les années qui passent, les enfants qui grandissent, et dont on espère qu’ils ne seront pas ouvriers, qu’ils s’en sortiront, et le chômage autour, les usines qui ferment, là-bas, dans le Nord, et puis ça se rapproche, et puis un jour, le 21 septembre 2001, c’est la fin. L’usine qui ferme, et tout un monde qui s’écroule, et trente ans de vie qui s’achèvent.
Nicole Magloire est de ceux qui ont lutté, de ceux qui ont occupé le site de Caen pendant neuf semaines, avant de se rendre, vaincus par la fatalité, par la marche inéluctable des choses. Vaincus parce qu’ils ne sont pas du côté de la « modernité ». Et pendant que Nicole Magloire tente humblement de dire ce que fut sa vie dans un coin de Normandie, les filles en string dansent devant la caméra pour faire vendre du parfum et lutter contre les horribles tabous de notre société en proie à l’ordre moral. Allez, Nicole, c’est vrai que vous autres, les « Moulinex », vous n’étiez pas très festives. Admit it !


Posté par Natacha Polony à 14:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Fashion

La scène se passe rue Montorgueil, haut lieu de la branchitude parisienne. Lundi 22 avril 2002. La veille, Le Pen est arrivé au second tour des présidentielles, et les bien-pensants de tous bords ont redécouvert pour deux semaines la République et la Marseillaise. Terrasse d’un petit restaurant, il doit être treize heures. A ma gauche, trois icônes de mode, affalées à une table. Ils ont des airs de mannequins maudits, « chuis trop beau, c’est hyper dur, tu vois… », l’œil blasé, des cheveux qui, propres ou pas, semblent sales (il est d’ailleurs savoureux de se pencher un instant sur les noms des gels pour cheveux, qui s’appellent aujourd’hui « décoiffé », « out of bed »…), des lunettes de soleil qui hésitent entre le mauve et le lilas. L’allure générale est dégoulinante, parce que se tenir droit et propre, c’est participer à la « lepénisation » des esprits. Eux luttent contre le fascisme, tout en auscultant les passants, de bas en haut, pour vérifier qu’ils portent l’uniforme « cool ». Mais qu’importe, ce sont des résistants, des vrais, avec une conscience politique aiguë, un courage digne de l’Armée des Ombres : « Tu vois, ça m’angoisse vachement, quoi. On est dans un pays de merde, quoi, c’est flippant. J’pense qu’on doit faire quelque chose, tu vois, pour réagir, dans notre domaine, quelque chose du genre : « Fashion against the fascism », tu vois… ».
Le récit pourrait s’arrêter là, parce qu’il est merveilleusement édifiant, mais la réalité fait mieux encore. J’écoute donc la suite de cette conversation entre probables électeurs des Verts parisiens effrayés par le retour du nazisme et le poids de l’ordre moral, passionnés par la lutte anti-mondialisation et la dernière mode en matière de baskets. Une mendiante yougoslave s’approche, mettant sous leur nez anti-fasciste un gobelet vide. La représentante féminine des courageux rebelles lui décoche sans même se retourner un aimable « non, j’ai rien. Et puis chacun sa croix, hein ! ». Lutter contre les hordes nazies et les beaufs racistes, d’accord, soutenir des sans-papiers dans une église pour avoir le plaisir d’être filmé en icône rebelle contre les matraques du totalitarisme, très bien, mais tant que ça reste en banlieue ou dans le XVIIIème arrondissement.
Pourtant cette âme généreuse savait s’émouvoir d’un rien : voyant passer, quelques minutes après, un énorme chien boitillant, elle s’écrie sur un ton mièvre : « oh, le pauvre chien, il est blessé ». L’attendrissement rose bonbon et la générosité 30 Millions d’amis, moins difficile que l’ouverture sur 6 milliards d’humains.


Posté par Natacha Polony à 14:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]